Les Derniers moments de Michel Lepeletier
de Jacques-Louis David
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Une fête en larmes.
 Jean d’Ormesson

    «    — Du côté de ma grand-mère, les choses étaient très différentes. Elle appartenait à une famille de parlementaires qui s’étaient très enrichis, sur les modèles des Mazarin, des Fouquet, des Colbert, à force d’intelligence et de zèle, au service de la monarchie. Un des leurs, contrôleur général des finances, s’était établi à Plessis-lez-Vaudreuil, qui devenait, par mariage, le château familial. Et, pour tout compliquer, c’est de ce côté-là, où ne manquait ni l’argent, ni les privilèges, ni les honneurs acceptés et hautement revendiqués, que surgit tout à coup un personnage hors du commun qui s’appelait Louis-Michel Lepelletier de Saint-Fargeau. Détenteur de l’une des grandes fortunes du royaume, Lepelletier de Saint-Fargeau avait épousé avec fougue la cause du tiers état. Ami de Robespierre, il l’avait vite débordé sur la gauche. Et, à la Convention nationale, il avait, bien entendu, voté la mort de Louis XVI, dont il avait été, pendant des années, un des familiers à Versailles.

Le soir de l’exécution du roi, le 21 janvier 1793, Lepelletier de Saint-Fargeau dînait chez Février, dans les jardins du Palais-Royal, entre le Café de Chartres et le Café mécanique où les tables, comme par enchantement, surgissaient du plancher. 

[…] Soudain entre dans l’établissement un ancien garde du roi. Il s’appelle Pâris. Toutes les passions de l’histoire se battent dans son cœur et la haine le travaille contre les ennemis de son maître qui vient de périr sous le couteau de Sanson, l’assassin venu de Florence. L’air sombre et comme traqué, il regarde autour de lui et reconnaît Saint-Fargeau. Saint-Fargeau ! Combien de fois l’a-t-il vu à Versailles, à la table même du roi martyr ! Un voile rouge lui monte aux yeux. Il avance vers le dîneur.
— Citoyen ! es-tu Saint-Fargeau ?
— Pour te servir, citoyen, répond Saint-Fargeau, en se versant un verre de vin.
— Et tu as voté la mort du roi !
— Oui, répond Saint-Fargeau. Et je m’en vante. Viens donc boire avec moi à la liberté et à l’égalité.
— Alors Pâris tire son épée et la lui passe à travers le corps.
Le lendemain ou le surlendemain, tandis que Pâris a disparu à jamais dans les ténèbres de l’histoire et que David entreprend le tableau célèbre qui représentera Lepelletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort et qui sera à la source d’un culte révolutionnaire au moins égal à celui de Marat assassiné par Charlotte Corday, Robespierre présente à la Convention nationale la fille de Lepelletier de Saint-Fargeau, héros de la Révolution, victime de la fureur des atroces ci-devant. Elle s’appelle Suzanne. Elle a neuf ou dix ans. Robespierre la prend dans ses bras et s’adresse aux conventionnels :

— Citoyens, voici votre fille ! Enfant, voici tes pères !
— Eh bien ! dit Clara.
— Je vous ennuie ? demandai-je.
— Pas du tout ! me dit Clara.
C’était l’arrière-grand-mère de la mère de ma grand-mère. Comme c’est commode ! La Révolution, chez nous, fait partie de la tradition. »

d’Ormesson, Jean (1995). p.28-30. Une fête en larmes.
Robert Laffont. Paris
(avec l’aimable autorisation de l’auteur)

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